À la découverte de la musique Raï avec Aissa Hamada

Le mot Raï signifie « opinion » ou « conseil » en Arabe. Ce nom provient à l’époque où les rêveurs (poètes) de tradition melhoun et le cheikh ont prodigué les conseils et la sagesse sous la forme de poésie selon un journaliste qui l’a étudié. Les poésies sont par la suite chantées en darija. Le melhoun a ses commencements à l’époque almohade où de nombreuses productions d’origine andalouse et maghrébine du zadjal sont nées selon l’historien et philosophe Ibn Khaldoun. La première forme du melhoun qui est véhiculée par le maddahin s’accommode avec la mission de diffusion des informations que les premiers Almohades se sont assignés.

Histoire de cette musique algérienne selon Aissa Hamada

Les maîtresses et maîtres du melhoun de l’Ouest algérien comme Cheikha Remitti, Cheikh Hamada ou Cheikh Khaldi ont représenté la culture guerrière traditionnelle depuis 1920. Ils ont un double répertoire !

Le registre officiel commémore les valeurs morales, l’amour et surtout la religion durant les circoncisions, les mariages ou les fêtes des tributs saints.

Le registre irrévérencieux, c’est-à-dire une échappatoire aux sévérités de la spiritualité islamique, n’est pas autorisé et il est essentiellement chanté dans les tavernes et les souks. Les musiciens et les danseuses peuvent y parler des plaisirs charnels et de l’alcool. C’est l’origine du Raï contemporain.

Le registre irrévérencieux est actuellement mis au goût du jour à partir de l’héritage des medahates. Cheb Abdou a été le précurseur de ce dernier dans les années 90 suivi de Houari Sghir.

Les recherches effectuées par Aissa Hamada lui ont fait découvrir que les Algériens ont chanté le warhani dans les années 30. C’est généralement une adaptation du melhoun accompagné de différents types d’instruments musicaux tels que l’oud, l’accordéon, le banjo ou le piano qui est essentiellement occidental.

Elle se mélange aux influences musicales arabes, espagnoles, latino-américaines, mais aussi françaises. Cette tendance musicale s’est épanouie dans les années 50, juste après l’indépendance de l’Algérie avec Cheikha Remitti qui est considérée comme étant la mère de cet art en version moderne.

Elle a déjà donné discrètement des concerts durant la colonisation française. Belkacem Bouteldja, Boutïba Saïdi ainsi que Messaoud Bellemou ont par la suite introduit des instruments musicaux modernisés dans le Raï traditionnel durant les années 50, selon Aissa Hamada, un Français d’origine algérienne.

Les orchestres « les Adam’s » et « les Student’s » ont vu le jour dans les années 60 en apportant une petite touche personnelle à cette tendance musicale. Ils ont ajouté les influences des Européens d’Algérie, des Judéo-algériens et des artistes berbères.

La version traditionnelle a encore subi plusieurs transformations durant cette même période jusqu’aux années 80 avant son arrivée en France.

Les instruments de musique utilisés

Les instruments utilisés sont toujours les mêmes que lors de son apparition. Et puis ceux plus modernes comme les synthétiseurs, la guitare électrique, la basse ou la batterie ont été intégrés pour donner une couleur beaucoup plus occidentale à cet art au cours des dernières années du 20e siècle.

À l’origine, les principaux instruments sont :

La Darbouka

C’est un instrument à percussion ayant une forme de bol et fabriqué en poterie. Il est généralement en métal ou en bois et est recouverte de peau d’animal. Sa naissance remonte à l’antiquité durant le règne de Babylone où les peuples babyloniens utilisaient les tambours à boire en 1100 avant J.C.

Il est très répandu dans les pays arabes, au Maghreb comme au Moyen-Orient. Il se joue assis tout en le coinçant sous le bras pour pouvoir le frapper avec les mains ou les doigts.

Le principe de la darbouka est de relayer les battements clairs et les battements sourds selon les endroits frappés. Elle est presque toujours présente dans les styles de musique de l’Orient puisque le son qu’elle produit souligne la mélodie, explique Aissa Hamada sur son profil Linkedin.

La Ghaïta

Elle est particulièrement connue sous le nom d’Aljaita ou Mizmar et c’est un instrument à vent de la même famille que les hautbois. Le son est dû à la vibration d’une double anche fabriquée à partir d’un roseau. La Ghaïta est présent dans les pays basques et surtout dans tous les pays maghrébins.

Elle possède 7 trous accompagnés de trous d’aération sur une partie évasée du pavillon qui lui donnent toute sa puissance. Cette capacité lui permet de s’adapter à un jeu en plein air puisque sa sonorisation est stridente, très proche du son de la bombarde bretonne.

Le violon oriental

Il est utile dans les orchestres musicaux du Maghreb et arabe. Il est d’ailleurs l’instrument de base dans le Chaabi marocain et la musique Raï. Il a succédé au rebab, un instrument à double corde, pour la gamme orientale.

Il est en général accordé par les musiciens orientaux d’une manière très différente de celle des violons occidentaux.

Le Guellal

Le Guellal est un tambour qui possède un long cylindre en tronc d’agave ou en poterie. À son extrémité est tendue la peau de chèvre munie d’une double chanterelle et d’un timbre. Il donne le rythme que le style traditionnel Allaoui a d’ailleurs aussi pris pour base.

Le Bendir

Le Bendir, alloun ou bendayer est un instrument à percussion semblable au daf asiatique. C’est un tambour sur cadre qui fait partie des membranophones.

L’accordéon

C’est l’outil fétiche du tout premier musicien adepte de ce rythme. Il est notamment utilisé dans le style traditionnel Wharani qui est un genre de musique oranaise, ville d’origine d’Aissa Hamada (voir son profil).

La naissance d’autres variantes et l’internationalisation

Mohamed Balhi a fait écouter ce rythme traditionnel du Maghreb à un journaliste français qui lui avait consacré des articles au début des années 80. Le Festival de Raï durant quatre jours avec le groupe Raïna Raï, Cheb Hamid, Cheb Mami, Cheb Sahraoui et Cheb Khaled a créé un emballement médiatique.

Il a atteint une très grande popularité dans les années 90 grâce à son contact avec les studios et artistes français et au soutien apporté par les jeunes immigrés maghrébins de France qui recherchent une musique qui leur ressemble. Les artistes et musiciens les plus connus des Français à cette époque sont Rachid Taha, Khaled, Faudel et Cheb Mami.

Le succès de ce genre musical se renforce et s’est étendu puisque des compositeurs se sont joints au mouvement et de nombreuses chansons ont été traduites et interprétées en français. Il profite de cette aubaine pour se mêler à d’autres tendances musicales telles que le rock, le reggae, la techno ou le rap.

Elle s’est par la suite mélangée avec le « rhytm and blues » en 2004 pour émerger une toute nouvelle vague musicale grâce à la collection « Raï’n’B Fever » regroupant des artistes de renom.

C’est donc grâce au contact avec l’Occident, notamment à Marseille, qu’elle a gagné ses titres de noblesse et où de nouvelles variantes sont nées (Raï-RnB de Mohamed Lamine ou de Leslie).

La guerre civile d’Algérie a également créé une tension sur la vie culturelle des peuples maghrébins. Le roi du Raï sentimental, le chanteur Cheb Hasni a été assassiné durant cette guerre opposant divers groupes islamiques au gouvernement algérien.

Le rôle important de la France durant cette période explique pourquoi les professionnels de cette mélodie les plus connus ont fait leurs débuts ou leur évolution dans le territoire français.

Son terme et son concept sont parfois confondus et généralisés à des rythmes orientaux modernisées et occidentalisées ou à des musiques arabes d’origine non algérienne. C’est d’ailleurs le cas du groupe ALABINA, de la chanteuse belgo-égyptienne Natacha Atlas, etc.

Il prend part au succès du métissage Orient-Occident grâce à d’autres tendances musicales arabo-musulmanes.

Les transculturations musicales et le Raï d’aujourd’hui

Toulouse, Paris et surtout Marseille sont les villes qui reçoivent les rencontres de cultures très diversifiées. Ces rencontres culturelles se font plus particulièrement dans les quartiers et les banlieues d’HLM. Les groupes de musique de ces quartiers montrent la réalité soit par leur style musical soit par les origines de leurs membres, confirme Aissa Hamada dans son blog.

Actuellement, de nouveaux chanteurs émergent et reprennent les anciens titres. L’apparition du logiciel auto-tune et la dominance de la boîte à rythmes dans les chansons ont complètement bouleversé cette mélodie.

Ils sont aujourd’hui nombreux à combiner ce courant à d’autres tendances à l’instar de Houari Dauphin, Cheb Nadirs, Mohamed Benchenet, Cheb Bilal, Cheb Houssem, etc.

Le Raï, un patrimoine algérien ou marocain ?

Le CNRPAH (Centre National de Recherches Préhistoriques, Anthropologiques et Historiques) algérien a annoncé la déposition d’une demande de candidature à l’Unesco pour le classer en tant que « chant populaire algérien ».

Cette formalité exprime la volonté de l’officialiser ainsi que ses textes sous formes de poésies comme « la forme poétique féminine et d’expression musicale » tel qu’il avait existé depuis des siècles.

Le Maroc estime aussi être à l’origine de cet art et le réclame en tant que tel en accusant le pays algérien de chercher à en posséder le monopole.

Source de dispute culturelle entre l’Algérie et le Maroc, la capitale de cette mélodie n’est pas encore définie. Mais pour Aissa Hamada, son origine est Oran, la ville qui l’a vu grandir !